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Le marbre noir

(D'après Eric GROESSENS, Prof. Dr., Service géologique de Belgique, auteur de "L'industrie du marbre en Belgique", Mém. Inst. Géol. Univ. Louvain, . XXXI, 1981, pp. 219-253)

La spécialité de notre pays au point de vue marbrier était incontestablement le marbre noir. Ce, ou plutôt, ces marbres étaient hautement appréciés à l'étranger. Leur réputation était due à leur pureté et à l'homogénéité de la pâte, mais les bancs, d'allure régulière et parfaitement stratifiés sont de faible épaisseur, ce qui provoquait des déchets importants. En effet,les lits de marbre noir ne forment que des veines plus ou moins importantes dans un ensemble de calcaires de couleur et de granulométrie variables.  

Avant de définir les marbres noirs, il convient de ne pas perdre de vue que la dénomination, « marbre noir » est employée, même en géologie dans des sens différents (F. Kaisin 1935, p.90 ; E. Groessens 1974, p.55). Elle désigne, en effet, tantôt un type lithologique nettement défini, tantôt une subdivision lithostratigraphique (la formation), biostratigraphique (basé, comme c'est le cas à Dinant, sur l'apparition d'Archaediscus) voire chronostratigraphique (par ex. le Viséen inférieur).  

Comme définition des marbres noirs, on retiendra celle de F. Kaisin (1935 p.87): « ... des calcaires-marbres à grain extrêmement fin, prenant un beau poli et présentant, après cette opération, une teinte uni­forme d'un noir profond, sans taches ni veinage d'aucune sorte. Lithologiquement, ce sont des calcaires compacts dont la texture rappelle celle des calcaires lithographiques, pigmentés par une matière charbonneuse d'ori­gine organique. En coupes minces, tous se montrent relativement riches en microfossiles".  

G. Dewalque (1882, p.114) avait crée le terme' "Calcaire-marbre" pour désigner tout calcaire recristallisé ou non, à grain discernable ou à texture aphanatique, qui peut être industriellement traité comme marbre.  

Tous les marbres noirs ayant été exploités en Belgique se rencontrent dans les terrains paléozoïques : ce sont: le marbre frasnien de Golzinne (dénommé Marbre noir de Mazy ou Noir belge, par les marbriers), seul exploité à l'heure actuelle; les marbres dinantiens de Dinant, de Denée et de Basècles qui appartiennent tous trois au Viséen inférieur (Moliniacien) ; le marbre à carreaux de Namur d'âge Livien (V2b) et le marbre noir de Theux d'âge Viséen supé­rieur (Warnantien). Outre le Noir de Denée ou F.D. et le Noir de Tournai tous deux d'âge Tournaisien supérieur (Ivorien) qui ne sont pas de vrais marbres noirs une tentative d'exploitation, aus­sitôt avortée, d'un niveau de marbre noir dans le Couvinien (Co2b) de Couvin fut signalée par E. Mailleux (F. Kaisin, 1935 p. 88) .  

La valeur marchande des différentes espèces de marbres noirs est non seulement proportionnelle aux dimensions des blocs, mais également tributaire d'un classement en quatre catégories, relatives à la qualité du matériau, numérotées de l à 4 de la meilleure à la moins bonne. Cette classification est expliquée et commentée par P. Dumon (1933, p.239). Nous retiendrons que les marbres noirs belges étaient classés comme suit:  

- «Le marbre de Dinant et de Denée a toujours été réputé comme marbre de première qualité, mais en blocs de petite dimension. Celui de Mazy l'a été comme marbre de pre­mière et de deuxième qualité en toutes di­mensions ; enfin, celui de Basècles a donné principalement des marbres de qua­trième qualité, mais à un prix de revient souvent très bas.  

- Le marbre de Mazy est celui qui a la cassure conchoïdale la plus franche; il peut être un peu roussâtre sous un éclairage violent d'incidence rasante. Le marbre de Dinant et de Denée, en bancs plus minces, très variable, a un grain un peu moins fin, mais son noir était souvent plus franc, bien que parfois un peu bleuâtre. Le mar­bre de Theux eut une grande renommée pour la sculpture".

Le marbre noir de Namur et les marbres gris d'âge viséen

Des bancs du Calcaire de Lives ont été exploités comme marbre noir entre Saint-Servais et Bouge au nord de Namur. Certaines de ces exploitations étaient souterraines, telles celles de Grands Malades, celles dites: Trou des Récollets, du lieu-dit "Moulin à vent" ou du hameau de Bomel.  

L'exploitation de ce marbre est très ancienne comme en attestent des fragments retrouvés récemment lors des fouilles par le Service des sites et monuments du Grand­Duché de Luxembourg d'une villa romaine à Echternach et la découverte à la citadelle de Namur de dalles funéraires romaines du IIe siècle.  

"F. Courtoy a recueilli de nombreux renseignements concernant le travail et le commerce de la pierre à Namur, avant 1500 (Namurcum, 1946, t. XXI, p.17-29). Le calcaire provenant des collines du nord de la ville a été employé notamment dans les mo­numents de Liège, de Maubeuge et de La Haye. Ses ateliers livraient au loin des fonts baptismaux et des tombes. Les textes ren­seignent à ce sujet depuis le XIIIe siècle et montrent qu'aux XIVe et XVe siècles il s'agissait d'une industrie florissante".  

Le commerce de la pierre à Namur doit évidemment son essor aux facilités de transport fluvial qu'offrait la Meuse ainsi qu'à la localisation le long de ce fleuve de villes importantes. A l'exception de la carrières des Grands Malades, l'exploitation des bancs-marbriers était déjà arrêtée en 1825 et cela malgré que "de tous les marbres de la même couleur qu'on exploite, sur les différents points de la province, (le Marbre de Namur) est celui qui résiste le mieux à la gelée et à la chaleur; malheureusement, il est rare qu'il soit exempt de terrasses, de veinules et de taches blanches, et surtout de clous (= cherts) qui dépassent toujours un peu, après le po1issage le plus soigné." (P.F. Cauchy, p.48).  

Signalons également que le marbre noir exploité dans la région de Mazy a parfois été désigné sous le vocable "Noir de Namur". Les calcaires viséens sont d'autre part exploités, entre Namèche et Andenne, surtout pour la fabrication de concassés et de chaux, mais également pour la confec­tion de moellons bruts ou équarris. Certains bancs donnent une bonne pierre de taille, prenant la ciselure. Ces calcaires sont connus sous le nom de "Pierre de Meuse", appellation ayant été parfois étendue à d'autres calcaires.

La fin des exploitations

Au cours du Xle siècle, d'autres marbres noirs, surtout celui de Golzinne dont les conditions de gisement rendaient l'extraction moins onéreuse, vont concurrencer le marbre noir de Dinant. La fabrication de carreaux, qui était progressivement devenue le principal débouché, va subir le contrecoup de la fabrication et de l'importation massive de carreaux artificiels en ciment et céramique. La déchéance de nos marbres va s'accen­tuer suite à l'instauration en 1881, de droits véritablement prohibitifs, par la France et l'Allemagne, à l’entrée de nos produits (E. GROESSENS. 1981).  

Pour résister à ce déclin, les marbriers vont progressivement se tourner vers la fabrication de produits spéciaux, tels que les pendules et autres bimbeloteries.  

Les comptes rendus des excursions géologiques conduites dans cette région nous relatent la visite des dernières carrières en activité.  

Une carrière dirigée par un certain Cordier est parcourue en 1922 à Furfooz et une carrière Meurisse est visitée à Denée en 1933. Cette dernière devait être abandonnée peu après, comme le signale l'auteur du rapport de visite publié dans le Bulletin de la Société belge de Géologie.  

Le marbrier Devouge de Falemprise, semble encore avoir exploité une carrière à Dinant (Gemmechenne) entre 1930 et 1934, écrémant ensuite les terrils, jusqu'à la fin de ses activités due à l'inondation de ses installations lors de la mise sous eaux des barrages de l'Eau d'Heure.  

La marbrerie Gobert de Rance recueillait également des fragments de marbre noir sur les terrils des carrières de Denée dans l'entre-deux-guerres.