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Les fours à chaux des Grands Malades

(par Thérèse CORTEMBOS, Attachée au Patrimoine, Service des Monuments de la Région Wallonne)

Les carrières et fours à chaux des Grands Malades, en activité jusqu’aux environs de 1971, évoquent par leur nom le site de l’ancien hospice des Grands Malades ou léproserie, fondé hors les murs au XIIème siècle, en bordure de la Meuse. L’exploitation de la carrière, qui remonte probablement au XIVè siècle, est clairement attestée en 1516. Les terrains dits « des Grands Malades » apparaissent sur un intéressant plan de 1782 où figurent les propriétés des «  pauvres du grand hôpital de la ville de Namur ».

L’ancienne maladrerie, avec sa chapelle, s’y développe à gauche, à l’emplacement de l’actuelle chaussée de Hannut, tandis que l’ermitage Saint-Hubert figure à l’extrême droite, à hauteur des fours actuels. Entre les deux se développe la carrière, mentionnée comme souterraine en 1832 : « On y exploite depuis longtemps un marbre noir très estimé…Un nombre considérable d’ouvriers sont continuellement occupés à tailler les énormes blocs de pierre calcaire que l’on retire de cet endroit. Les rochers qui se trouvent au-dessus de la carrière sont d’une forme particulière ». Au début du 19è siècle, le Grand Hôpital, l’actuel hospice Saint-Gilles à Namur, possède également un four à chaux dans les environs. En 1846, l’ensemble du site est vendu à Jean-Baptiste Fallon, dont le fils puis sa veuve feront construire les fours toujours en place aujourd’hui.

Ces fours ne furent pas édifiés sans problèmes ni contestations de la part de certains riverains. De même, les écrivains contemporains fustigent « les outrages ordinaires infligés aux rochers de la Meuse par notre siècle de pavés, de chaux et de moellons…Le four à chaux s’est emparé d’eux et poursuit son œuvre avec persévérance qui serait peut-être admirable appliquée à un autre objet… C’est en 1880 que s’est accompli le sacrifice suprême. L’ermitage Saint-Hubert paraissait oublié à côté du four à chaux installé au beau milieu de la façade rocheuse. Mais le four réclamant de l’extension, on la lui a donnée aux dépens de l’ermitage ». Etrange évolution du regard qui protège aujourd’hui ce qu’il a vilipendé hier… L’imposante construction , d’environ 68 mètres de longueur sur 12 mètres de largeur, s’adosse à la falaise calcaire en contrebas de la carrière. Il fut construit en 4 temps entre 1872 et 1882, comme en témoignent les archives et les dates perceptibles sur le monument. Les huit fours qu’il abrite aujourd’hui sont le résultat de nombreux remaniements.

Ces fours à feu continu, fonctionnant 24 heures sur 24, étaient alimentés primitivement par du charbon puis par du coke, chargés en lits alternés avec la pierre calcaire de la carrière fraîchement taillée en calibre d’environ 15 à 20 centimètres. Dans les années 1950, septante casseurs travaillaient encore manuellement à cette tâche. Les fours, de forme tronconique, sont habillés d’une triple chemise de briques réfractaires protégeant le massif de maçonnerie de la combustion. Lorsqu’ils ne sont pas encombrés, on y distingue une poire centrale en maçonnerie ou « taraud » qui conduit la chaux vers les gueules de défournement ; un cendrier recueille les résidus de la combustion dans la partie inférieure. Huit galeries de défournement, généralement voûtées en tiers- point, scandent transversalement l’ensemble du massif. Elles ont subi certaines transformations en béton après la seconde guerre mondiale.

un four
four vu d'en haut

Au niveau de la terrasse d’enfournement, un circuit de rails Decauville (type de rails démontables, d’un écartement de 60 centimètres) permettait l’alimentation des fours en pierre et combustible, dont les silos de stockage se situent à l’arrière-plan. De nouvelles installations se sont ensuite développées à l'Est du complexe à partir de 1939 : en haut, broyeurs et silos à cendrées ; en contrebas, silos à chaux et cendrées abrités dans un bâtiment plus ancien servant de quai d’embarquement. 

Au XIXème siècle, les fours à chaux de Beez étaient au nombre de cinq, raccordés au proche chemin de fer par une voie prévue dès 1872. Ces fours, de quelque 12 mètres de hauteur, ont un diamètre variant de 4,30 m à 5,80 m au sommet appelé gueulard. Ils furent équipés de six bouches de défournement, sans doute dès l’origine, mais étaient alors vraisemblablement dépourvus de cendriers sous-jacents. Subsistent encore de cette époque trois fours, les n° 1,2 et 7, cependant transformés pour répondre au progrès de la technique. La combustion d’un four au charbon durait 72 heures, la température de décarbonatation commençant à 900 degrés, pour atteindre environ 1100 degrés. En usage jusque dans les années 50, le défournement manuel s’opérait à la brouette et la chaux vive en roche était chargée sur des wagons en bois. Un bon défourneur – et c’était tout un art – défournait jusqu’à 20 tonnes par jour, l’essentiel du travail étant réalisé entre 8 et 15 heures. La production totale variait alors entre 120 et 150 tonnes par jour. 

Les plans schématiques des fours, joints à la demande de permis de construire, les représentent dépourvus de cendrier. Si l’on se fie à ces documents, le tri de la chaux et des cendrées devait alors se faire par le défourneur. L’installation d’un cendrier sous le taraud, peut-être dans l’entre-deux guerres, fut un premier perfectionnement, permettant ainsi de recueillir chaux et cendres séparément. Vers 1952, les anciens fours n° 3 et 4 du XIXè siècle, au centre, furent modifiés de manière à en créer quatre plus petits, dont les diamètres varient entre 2,70 mètres et 3,20 mètres. En outre, le défournement manuel fut abandonné au profit d’un système automatique; ce qui permit de doubler la production pour atteindre environ 300 tonnes de chaux par jour. Une galerie souterraine, la « cave », fut creusée sous les cendriers des anciens fours n° 1 et 2 et sous les quatre nouveaux petits fours, numérotés alors 3, 4, 5, et 6. Elle était équipée d’un transporteur menant le produit de la combustion – chaux et cendrée- jusqu’à une chaîne à godets située dans la sixième galerie. Celle-ci montait à travers l’ancienne voûte, puis sortait vers un tamis extérieur, aujourd’hui disparu, séparant la chaux des cendrées.

A partir de là, les diverses productions de chaux vive suivaient une chaîne différente. La chaux en roche de première qualité, destinée aux aciéries françaises de Vireux, était aiguillée vers un deuxième transporteur parallèle à la façade, reliant le tamis au silo en béton adossé à droite. Le chargement se faisait ensuite par camions. La chaux en roche restante, destinée aux aciéries du Grand Duché de Luxembourg(80 % de la production), était chargée directement sur wagons Talbot, wagons d’une capacité de 40 à 60 tonnes, qui se déversent automatiquement à l’arrivée.

La chaux magnésienne (« Grammachaux »), destinée aux amendements des terres agricoles, était, quant à elle, chargée sur wagons, puis remontée par un ascenseur aujourd’hui disparu, situé à droite contre le rocher ; elle était amenée pour le broyage dans un bâtiment en briques et métal des années 50, qui subsiste à droite des silos à coke, sur la terrasse supérieure. La poudre de chaux était alors acheminée en bas pour l’ensachage mécanique, puis les sacs chargés sur wagons dans le quai d’embarquement. La « folle poussière » ou la « fine fleur » qui tombait en dessous, de très bonne qualité, pouvait être recueillie par les ouvriers, pour leur usage personnel. Elle servait notamment à chauler les maisons. Enfin, les cendrées, nettement moins chères, étaient surtout utilisées en agriculture. Elles étaient rassemblées directement dans des petits wagons Decauville et menées à l’ascenseur. De là, elles étaient stockées en haut dans un silo en béton, à droite des broyeurs.

Après la construction des quatre petits fours, le four n° 7, à l’extrême droite, ne fut plus utilisé qu’en cas de forte demande, car il ne fonctionnait pas bien. Il fut cependant doté d’un système de défournement automatique vers 1955 : une galerie souterraine y fut creusée longitudinalement et reliée à la chaîne à godets du premier circuit. Un transporteur fut racheté à un charbonnage de Liège et dénommé pour cette raison « li hosseû ». Ensuite, un nouveau four fut ajouté à l’extrême gauche du massif pratiquement dans l’ancienne galerie de défournement. Il reçut le numéro 0. En 1961-1962, un dernier four en pierres et béton, le n° 8, fut ajouté à gauche de l'ensemble du XIXème siècle. La galerie de défournement automatique fut alors prolongée en conséquence.

L’imposant massif des fours à chaux de Beez résulte ainsi d’une suite d’agrandissements et d’aménagements internes révélateurs du développement de l’entreprise et de l’évolution des techniques pendant près d’un siècle.

Leur exploitation resta cependant longtemps tributaire du seul travail des hommes, aidés sans doute par l’animal, selon la tradition toujours en usage sous l’Ancien Régime. Il faudra attendre les années 50 pour modifier sensiblement le mode de production par l’introduction d’un système automatique de défournement.

Aujourd’hui, l’ensemble du site, à l’abandon, est lentement recolonisé par la végétation. La carrière a accueilli dans les années 80 les déchets de construction du proche pont-barrage. Les puissants fours à chaux se délabrent et de profondes lézardes trahissent les interventions intérieures d’après-guerre.

Pourtant, ces édifices construits de main d’homme font partie aujourd’hui du paysage mosan, répondant avec force à l’âpreté des roches sauvages. Ils imposent avec calme et monumentalité le souvenir d’un travail ardu, générateur d’une solidarité entre les hommes de langue et de nationalité différentes. Peut-on gommer la trace matérielle de ce passé ? ou doit-on, au contraire, tenter de la réinsérer dans un projet de revalorisation de l’ensemble du site ? L’industrie de la chaux, importante dans la vallée mosane, ne pourrait-elle pas être symbolisée par les fours à chaux de Beez, dans ses composantes historiques, techniques, sociales et économiques ?

Tous les renseignements concernant l’exploitation des fours à chaux dans les années 50 m’ont été aimablement fournis par Monsieur François Lhoest, chef d’exploitation à Beez depuis 1945. Monsieur Philippe Cuvelier, Ingénieur à Carmeuse, m’a également éclairée sur l’évolution des techniques de production. Je les en remercie très vivement.

Sources :
Archives de l’Etat à Namur, Archives contemporaines, n° 1702(nouveau numéro).
Archives de l’Administration des Mines, D.G.R.N.E., Division de la Prévention des Pollutions et de la gestion 
du sous-sol, Ministère de la Région Wallonne.
Bibliographie :
HASSENFRATZ, M. Traité théorique et pratique de l’art de calciner la pierre calcaire, et de fabriquer toutes 
sortes de mortiers, ciments, bétons, etc., Paris, 1825.
BORGNET, J. , Les Grands Malades dans les Annales de la société archéologique de Namur, tome I, 1849, p. 
331-363 et 381-452.
VAN BEMMEL, E., La Belgique Illustrée, ses monuments, ses paysages, ses œuvres d’art, Bruxelles, s.d., tome 
II(1881), p. 191 et 193.
VANDER MAELEN, Ph., Dictionnaire géographique de la province de Namur, Bruxelles, 1832, rééd. Anastatique, 1970, p. 37 et 123.
BASTIN, N., Namur et sa province dans l’œuvre du Général Howen (1817-1830), s.l., Crédit Communal de Belgique, 1983, p.63.


en 1872


en 1909


en 1994