Natura 2000, un « problème » pour le CAB ?

Natura 2000, un « problème » pour le CAB ?

Un "problème" pour le CAB?

Il ne s'agit pas uniquement d'un « problème » pour les spécialistes ou les dirigeants du CAB, mais une adaptation du comportement de tous les grimpeurs est indispensable si nous voulons continuer à pouvoir grimper sur « nos » rochers. Dans les faits, pour être autorisé à y pratiquer l'escalade, en sus de la convention à conclure avec le propriétaire, le CAB doit obtenir un permis d'environnement qui n'est délivré que sur avis favorable du Département de la Nature et des Forêts (D.N.F.) et dont la validité actuelle est limitée jusqu’au moment de la promulgation de l’arrêté de désignation du site en Natura 2000.

Le Décret Natura 2000 de la Région wallonne, établi sur base de la directive européenne du même nom, en deviendra bientôt le critère essentiel. Comme tout texte de loi, le texte pourrait être interprété de façon « intégriste » et mener à une interdiction pure et simple de l’escalade en zone Natura 2000, mais à moyen terme, cela aurait des effets contraires à l'objectif de Natura 2000. En effet, dans notre pays au climat tempéré, l’évolution naturelle, sans aucune intervention humaine, mène à la prédominance de la forêt. La base des rochers est alors en permanence dans l’ombre et la flore caractéristique des pelouses et des pentes rocheuses calcaires disparaît, supplantée par le lierre et autres ligneux. A terme, même les zones situées plus haut sont menacées.

Le D.N.F connaît bien sûr ce processus naturel et son interprétation n’est pas du tout de ce type « intégriste ». L’homme fait partie de la Nature, il y a donc sa place, même pour des activités de loisirs. Il ne faut donc pas opposer le « tout pour l’Homme » au « tout pour la Nature », mais trouver le juste équilibre entre les deux. Le but de la directive est de favoriser la biodiversité ; à nous, grimpeurs, de faire en sorte que cette biodiversité soit favorisée dans nos falaises par un meilleur état de conservation des habitats concernés.

Tout d’abord, respectons ces plantes qui poussent dans nos voies d’escalade : elles ne gênent en rien notre progression ! Fini le temps du nettoyage « intégral », passons au nettoyage « sélectif » uniquement des seuls lierres, épineux et ligneux. Et pourquoi ne pas apprendre à reconnaître les quelques plantes protégées de nos rochers, la fétuque penchée parfois abondante, le sisymbre d’Autriche, la laitue vivace et l’ail à tête ronde qui sont beaucoup plus rares ? Non seulement les arracher est punissable d’une amende, mais vous mettez en danger la continuation de l'escalade en site naturel.

Ensuite, nous ne grimpons pas sur l'entièreté de chacun des massifs. Certaines zones plus faciles sont sans intérêt particulier pour l’escalade. Consacrons ces parties non grimpées aux habitats typiques en prenant les mesures appropriées pour y maintenir ou rétablir les habitats concernés. L’essentiel est que le nombre d’espèces caractéristiques des habitats visés et le nombre d’individus par rapport à la situation actuelle soient en augmentation et atteignent un état qui soit qualifié de « favorable ». L'objectif de Natura 2000 sera alors atteint et nous pourrons continuer à pratiquer l'escalade.

Des mesures de gestion adéquates

Facteur essentiel, pour appliquer ces mesures sur les parois, il faut pouvoir y accéder et s'y déplacer. Or, seuls les grimpeurs maîtrisent ces techniques : ils sont donc les seuls à pouvoir appliquer ces mesures. Bien sûr, les firmes spécialisées en travaux « acrobatiques » ont intégré les techniques de l’escalade et en sont donc également capables, mais leur intervention est impayable par les deniers publics ou par le CAB, alors que l’intervention des grimpeurs est « gratuite » en ce sens qu’elle se fait en contrepartie de l’autorisation de continuer à grimper. C'est notre atout, à nous de l'exploiter.

Afin de préparer les mesures de gestion adéquates, une expérimentation de gestion a été faite depuis 1997 à Freyr (voir référence de l’étude dans l’article de D. Marchal). La gestion expérimentale de la pelouse calcaire du sommet des 5 Ânes et du Mérinos (1997-2007) fut un exemple de gestion scientifique réalisée par un éminent botaniste passionné, mais aussi alpiniste et grimpeur expérimenté. Pour favoriser la flore spécifique aux habitats rocheux, il faut maintenir principalement les conditions de lumière et d'épaisseur de la couche d'humus qui lui sont favorables. Le but de la gestion est donc, en fait, de stopper l’évolution naturelle aux premiers stades évolutifs correspondant aux habitats visés. Le rapport explique bien les mesures à prendre. En dehors de la mise en lumière qui est un facteur essentiel, il privilégie une gestion de départ assez radicale avec forte élimination de la couche de terre à réduire à maximum 15 mm de façon à pouvoir maîtriser l’évolution plutôt que d'essayer de faire régresser une évolution déjà plus avancée.

Il n’y a malheureusement, à ma connaissance, que très peu de personnes qui possèdent les deux qualités mentionnées plus haut – botaniste passionné et grimpeur expérimenté – et nous attendons avec grande impatience que des vocations s'éveillent. Puisqu’ils sont les premiers concernés, il faut que les grimpeurs eux-mêmes se mettent à l'ouvrage et s'impliquent dans la gestion « totale » des rochers du CAB, c’est-à-dire une gestion qui, en plus des aspects sécuritaires habituels (placement des protections et peignage des voies), prend également en compte les mesures en faveur des habitats rocheux.

Guy Bungart, maître d’œuvre de la gestion de la pelouse des 5 Ânes, a bien voulu donner à quelques « jeunes anciens » grimpeurs une formation minimale leur permettant de comprendre les principes à respecter pour favoriser ces habitats et ainsi répondre à l'objectif de la directive Natura 2000. Armés de notre formation et de notre bonne volonté, nous sommes prêts à relever le défi et à retrousser nos manches afin de conserver pour tous, la possibilité de grimper sur nos rochers belges. Nous avons cependant besoin de vous.

On peut rêver que chaque grimpeur consacre UNE journée par an à l’entretien de son terrain de jeu. Pourquoi pas ? Il est certain que cela ne peut pratiquement se faire sur une journée pour tous, mais les clubs pourraient organiser plusieurs journées, principalement pendant la saison d’hiver. Participez, que ce ne soient pas toujours les mêmes ! Chacun peut apporter sa contribution selon ses compétences. Ou prenez directement contact avec un des délégués aux massifs gérés par le CAB pour lui donner un coup de main lors d'un de ses très nombreux jours passés à l'entretien des rochers. Ces « mandataires rochers » ont été présentés dans A&A 161.

Il faut cependant reconnaître nos limites en connaissances botaniques et se contenter pour la plupart de consignes claires. Il s'agira donc au départ, et dans le cadre d'un plan de gestion spécifique à chaque massif[1], de favoriser la mise en lumière des rochers en supprimant certains arbres et arbustes et de se limiter à enlever, sur les parois et les pelouses calcaires restaurées, le lierre, les ronces et autres ligneux (facilement identifiables) et à laisser en place toutes les autres plantes. Limiter la couche d'humus, enlever certaines plantes qui ne font pas partie des habitats visés sera ensuite l'affaire de personnes formées à cet effet.

Les rochers de Beez

Comme exemple de ce qui a été fait cette année sur les rochers de Beez, deux zones avec deux styles de gestion différents :

-         le sommet de la Jonction a fait l'objet d'une gestion assez radicale sur la partie amont de la pelouse avec une forte limitation de la couche d'humus. Le réseau dense des racines de troènes principalement, aurait empêché toute recolonisation des plantes primaires. Cela sera maintenant possible puisque la couche d'humus n'est pas suffisante pour les autres plantes ;

-         par contre, dans le massif de la Fanette, la vire supérieure du Piment Royal ainsi que les petites terrasses au-dessus de l'Ivrogne ont seulement été débarrassées des ronces, lierres et autres petits arbustes. La couche d'humus n'y est pas trop importante et la mise en lumière sera profitable à la flore rocheuse dont plusieurs spécimens de centaurée scabieuse et un sisymbre d'Autriche.

En guise de conclusion...

Pour conclure, il est vrai que d'autres menaces contre la biodiversité sont beaucoup plus graves, soit des accidents catastrophiques comme la marée noire qui pollue actuellement le Golfe du Mexique, soit des pollutions « volontaires » comme les grandes quantités de pesticides qui polluent les nappes aquifères, certains rejets industriels dans l'atmosphère, le changement climatique, etc. La liste est longue et en comparaison, les petites fleurs de nos rochers peuvent sembler dérisoires. Mais la médecine n’est pas réservée uniquement aux grands accidentés ou aux grands malades, les blessés et malades légers ont eux aussi droit à recevoir les soins appropriés.

Joe Dewez


[1] Le CAB établit progressivement de tels plans pour les différents sites rocheux qu’il gère, sur base des principes d’une bonne gestion environnementale et des conseils du D.N.F.