Là-bas, des volcans sommeillent

Là-bas, des volcans sommeillent

«  Là-bas, des volcans sommeillent, des êtres s’émerveillent »

Christiane Blaise & Jean-Luc Fohal

 

« Christiane, tu vois là-bas, dans le fond de la vallée, ce volcan, c est le San José, j’aimerais bien un jour aller là-haut … »

« Oui, d’accord, Jean-Luc, mais il faudrait une logistique pour nous aider, car l’importance du portage m’effraie ».

C’était il y a quatre ans, en 2007 : assis sur la terrasse du refuge Lo Valdès, nous découvrions un pays, le Chili, une région, la vallée du Maipo. A un jet de pierre volcanique de Santiago, un massif imposant se dresse sous nos yeux : le San José (5 870 m), brillant de mille feux au coucher du soleil. Il n’en faut pas plus pour nous séduire. En quittant ces lieux enchanteurs, nous n’avions qu’une idée : revenir et tenter son ascension.

Plus en arrière encore, en 2004, du sommet du Cerro Plomo (5 450 m), non loin de Santiago également, Jean-Luc contemple un autre volcan trônant majestueusement au milieu de nulle part. Il a l’air drôlement haut et bien isolé ! Quel est son nom ? Quelle est son altitude ? Se gravit-il ? Par quelle voie ? Comment y accéder ? Beaucoup de questions qui trouveront vite une réponse ! Après de multiples recherches dans les livres, sur le Net et lecture cartographique, ce mystérieux volcan est en fait le Tupungato, le « Contempleur d’étoiles », culminant à 6 570m ! « A proximité de son prestigieux voisin, l’Aconcagua, ce volcan éteint est situé à la frontière chilo-argentine. La voie normale d’ascension, peu difficile et peu fréquentée, se fait par l’arête Nord. Son accès demande une autorisation spéciale, auprès de la centrale hydroélectrique (...). La marche d’approche se fait en trois jours depuis la vallée du Colorado et vaut le détour… », disaient les topos. Drôlement intéressant tout cela !

Un projet mûrit dès lors doucement : organiser une expédition entre copains, combinant ces deux volcans andins. Une première réunion d’information rassemble dix personnes intéressées… et un an plus tard, nous serons tous les dix au rendez-vous de l’aventure. Le groupe est très hétérogène : nous venons d’horizons différents, une expérience alpine très variée, une femme parmi neuf hommes. De réunions en randonnées préparatoires, le groupe se soude petit à petit, avec la même motivation : vivre un magnifique voyage et donner le meilleur de soi-même pour gravir le San José et le Tupungato.

Fin décembre, les intempéries des derniers jours nous feront craindre le pire : l’avion décollera-t-il ? Les routes seront-elles praticables ? Passerons-nous au travers des embouteillages parisiens ? Madrid, Santiago, le groupe est enfin réuni, l’aventure peut commencer. Quel contraste ! La chaleur remplace le froid, le soleil au zénith remplace l’obscurité déprimante… L’organisme doit s’adapter en quelques heures aux changements de température et de lumière ! Mais on ne s’en plaindra pas… Rencontre avec nos trois sympathiques guides chiliens Tamara, Maria et Eduardo, le contact est établi. Toute l’organisation de l’expédition faite pendant un an depuis la Belgique a été précieuse.

Notre premier objectif sera le San José, le moins haut des volcans. Les mules porteront l’équipement jusqu’au camp de base que nous installerons à côté du refuge Plantat, à 3 150 m, non sans avoir traversé préalablement la jolie vallée herbeuse de la Engorda et franchi ses nombreux petits ruisseaux. Le soleil et un léger vent nous ont accompagnés pendant la marche d’approche d’une journée. L’endroit est magnifique : le San José, bien sûr, dont nous devinons l’itinéraire d’ascension par le flanc Ouest, mais aussi d’autres sommets, moins hauts et moins connus, dont les contours se dessinent fièrement dans les lumières de fin de journée. Un torrent descend de la montagne, il apporte la vie : de part et d’autre, il y a de l’herbe, ailleurs de la caillasse à perte vue. Des oiseaux viennent y mettre de la gaieté. Un petit bâtiment en dur : le refuge, il est possible d’y loger, mais le confort y est spartiate. Première nuit sous la tente… dans un silence uniquement troublé par le bruit de l’eau. Quel bonheur d’être ici.

Vendredi 24 décembre 2010. Difficile d’imaginer que c’est Noël : le soleil nous inonde de sa chaleur et de sa lumière, nous pouvons même admirer quelques petites fleurs au bord du torrent. Un portage vers le camp d’altitude va nous permettre de découvrir l’univers qui sera le nôtre les prochains jours. Un monde minéral, de la caillasse à l’infini, des sentiers vaguement dessinés sur les pentes de cendres volcaniques… De temps en temps, un névé débonnaire et même plus haut quelques pénitents de glace coupent la monotonie du terrain. Sans réel danger objectif, nous progressons sans corde. Nous sommes seuls sur la montagne… dans un océan de lumières, de couleurs et de silence.

En trois ou quatre jours, nous réaliserons l’ascension de ce sommet. Deux camps intermédiaires vers 4 200 m et 4 900 m nécessiteront un portage conséquent, rendu plus pénible par l’instabilité du terrain… et l’altitude. Celle-ci se fait sentir à des degrés divers : de l’essoufflement, des maux de tête, de l’inappétence, mais surtout de la difficulté à poser un pied devant l’autre. Une sente à peine visible nous conduit au bord du cratère. La pente se couche, il faut contourner une partie de celui-ci pour atteindre le vrai sommet. Il est constitué d’une petite crête rocheuse, une importante et gênante odeur de soufre y règne, générée par plusieurs fumeroles sur les flancs. Malgré l’odeur et la fatigue liée à l’effort, nous prenons pleinement conscience de notre chance : notre rêve vieux de quatre ans se concrétise, nous sommes bien en haut du San José. Pas de croix, pas de statue de la Vierge, juste quelques cailloux… et une immense sensation de bonheur, d’émotion. Et quelle vue aussi ! Tout près, le Marmolejo (6 100 m) impose le respect ! Un objectif futur ?!

Le vent nous rappelle à l’ordre, il faut revenir sur terre et descendre. Nous croisons les copains qui peinent encore, les encourageons et poursuivons notre chemin vers la tente. L’horaire nous permet – après une courte pause – de continuer la descente jusqu’à Plantat. Perdre de l’altitude nous donnera l’occasion de mieux manger et dormir. Quitter ce monde minéral, retrouver l’eau et la verdure du camp de base, quelle quiétude, quelle sérénité. La nuit sera vraiment réparatrice dans ce havre de paix, véritable coin de paradis.

La suite de notre séjour nous octroie une halte au refuge Lo Valdès. L’occasion de se « refaire une santé » : une vraie douche, deux excellents repas chauds légèrement arrosés d’un bon vin local, un vrai lit. Beaucoup d’émotions aussi, car c’était le lieu de départ de ce rêve maintenant réalisé. L’accueil y est aussi chaleureux qu’à l’époque.

Les choses sérieuses recommencent dès le lendemain. Le bus nous permet de changer de vallée. Depuis San José du Maipo, la route remonte le cours du Rio Colorado. Après une heure de transport, une barrière nous bloque le chemin : nous devons montrer patte blanche à l’entrée de la zone militarisée de la centrale hydroélectrique, gestionnaire des lieux… A Alfafal, petit hameau situé vers 2 300 m, la halte s’impose. Trois jours de trek seront nécessaires pour atteindre le camp de base du Tupungato. Trois jours hors du temps et de la foule.

Toute la logistique comprenant les tentes, la cuisine et la nourriture, ainsi que notre équipement seront portés une fois encore par des mules. C’est un art, un rituel de les charger. Les arrieros en sont fiers. Il faut veiller à un amarrage résistant, une excellente répartition de la charge sans blesser l’animal. Les chemins à emprunter sont terriblement escarpés, les charges ne doivent pas les entraver. Elles porteront jusqu’à près de cent kilos.

Nous sommes prêts, la marche d’approche peut commencer. Une marche parsemée d’aventures, baignant dans un décor de rêve où couleur, silence, immensité se côtoient dans cette nature sauvage. De vastes plateaux à traverser – parfois barrés d’un canyon qu’il faut franchir : descendre, passer un torrent, puis remonter sur l’autre versant – bordés de montagnes aux couleurs chatoyantes. Une végétation très rase, des épineux seuls ont le courage de pousser dans ce sol aride, de très rares petites fleurs. Nous n’avons vu personne… si ce n’est quelques vaches et chevaux sauvages. Nous avons aussi admiré le vol majestueux des condors, ces rapaces dont l’envergure peut atteindre quatre mètres.

Le tremblement de terre survenu en février 2010 a modifié la physionomie du terrain : un pont sur un torrent a été emporté, il faudra le franchir à gué… ou à dos de mule. L’itinéraire vaguement dessiné sur les pentes abruptes a été effacé, il faudra la connaissance et l’habilité des muletiers pour retrouver les chemins et convaincre les mules de passer aussi. Nous traversons un chaos rocheux, conséquence d’un éboulement de falaise : chez nous, cette portion aurait certainement été sécurisée par des câbles, échelles, marches… ici, place à l’aventure !

Un endroit bucolique est atteint au deuxième bivouac : Vegas de los Flojo (3 300 m), vaste plaine herbeuse parsemée de petits étangs et dotée d’une riche biodiversité. Une leçon de géologie à ciel ouvert pourrait être donnée également : des parois rocheuses stratifiées sont un véritable joyau naturel. Sans compter la splendide montagne blanche qui barre le fond de la vallée : la Sierra Bella.

Le camp de base est installé vers 4 300 m, l’ascension du San José et la progression lors de la marche d’approche nous permettent de bien supporter l’altitude. Le brouillard et le grésil nous bloquent une journée. Patience, patience… Nous n’avons en fait aucune idée des conditions météorologiques à venir. Nous vivons en quelque sorte à l’ « ancienne » !

Ce lundi 3 janvier 2011, la nuit a été froide et étoilée, la météo semble favorable. Lourdement chargés, nous partons avec l’idée et l’espoir d’aller directement au camp 2 vers 5 500 m. Le chemin monte relativement facilement sur une crête. De la fine caillasse, pas toujours stable, mais nous y sommes habitués maintenant. Par contre, le vent est bien présent. Petite halte à l’emplacement du camp 1, puis nous poursuivons en traversant un grand cirque morainique, quelques pénitents de glace à longer. Un col est atteint, le Passo del Tupungato (5 200 m), à la frontière chilo-argentine. Nous abordons ensuite une arête où le vent se déchaîne, la veste et les grosses moufles sont nécessaires. Le ciel reste dégagé, le paysage est magnifique. Nous voyons le Tupungato, bien sûr, mais aussi l’Aconcagua et d’autres sommets encore. Nous arrivons à un large plateau à remonter, 5 300 m environ. La fatigue, l’altitude, le poids du sac commencent à se faire sentir.

A l’abri d’un bloc rocheux vers 5 450 m, nous montons la tente. La technique affûtée les jours précédents est mise à rude épreuve avec ce vent qui ne faiblit pas, mais nos efforts sont récompensés et rapidement notre abri est prêt pour nous accueillir. Pendant plus de quatre heures, Jean-Luc fait fondre la neige pour nous procurer ce précieux et vital liquide : l’eau. L’ambiance est extraordinaire : le vent se déchaîne, les toiles claquent… mais dans la tente, le réchaud ronfle, il y fait bon, douillet. Nous commençons à envisager l’avenir sereinement. Cependant, au fur et à mesure de l’après-midi, le vent se renforce encore et le brouillard s’installe d’abord furtivement, puis de plus en plus dense, opaque.

Les copains arrivent et s’installent dans des conditions pénibles. Trois personnes manquent à l’appel. C’est l’attente infinie qui commence. L’inquiétude s’installe, nous échangeons de moins en moins dans cette atmosphère tendue. Où sont-ils ? Après des heures qui paraîtront une éternité, leurs silhouettes se dessinent dans le brouillard. Ils sont fatigués, épuisés. Jean-Luc leur sert du thé, cela les requinque un peu. Christiane les aidera courageusement à monter leurs fragiles tentes. Rassurés, nous nous installons pour la nuit, départ prévu vers 4 h 00. Éole ne faiblit pas. La condensation s’est transformée en givre… que le vent décolle de la toile et qui tombe en paillettes sur nous. Nous ne fermons pas l’œil de la nuit dans ces éléments déchaînés.

« C’est atroce ici, c’est l’enfer ! ». Au fur et à mesure des heures, l’évidence s’installe : unanime décision de repli. Nous sommes soulagés de quitter cet endroit peu hospitalier. Malheureusement, le temps est compté : atteindre la cime devient un rêve de plus en plus utopique. C’est dans cet état d’esprit contradictoire que nous retrouvons le camp de base. Là-haut, le vent semble ne pas faiblir.

Fidèles au rendez-vous, les muletiers et les mules arrivent déjà le lendemain. Nous refaisons le chemin à l’envers. Un dernier regard vers la montagne… Le Tupungato, ce n’est pas du gâteau !

Nous sommes à présent rentrés de ce voyage depuis quelques semaines. Le quotidien a repris ses droits. La famille, les amis nous aident à revenir de cette aventure. C’était une expérience très enrichissante. Nous n’avons pas atteint le second sommet, c’est vrai. Est-ce l’essentiel ? Nous avons vécu des aventures extraordinaires, découvert des paysages immenses, magnifiques. Nous avons appris à nous connaître nous-mêmes dans des circonstances difficiles. Nous avons eu de grands moments de rencontre, d’amitié, d’émerveillement, d’intériorité, de silence.

Tout cela rend ce voyage inoubliable, c’est un grand succès.

Là-bas, au Chili, des volcans sommeillent, des êtres s’émerveillent…

Jean-Pierre Bastien, Christiane Blaise, Luc Bontemps, Guy Carbonnelle, Hubert Carton, Jean-Luc Fohal, Cosmino Foresti, Pascal Lebailly, Lambert Martin et Yves Raymaekers.